AIME CESAIRE : ADAGIO POUR LA DA
N'oublions pas la Da qui berça le petit Aimé.
En Martinique on appelait la nourrice d'un enfant sa Da, en Guadeloupe on disait la Mabo (de “ma bonne”). C'était, dans les familles qui pouvaient se le permettre, la seconde mère, la servante attentionnée qui était attachée à l'enfant et veillait à son confort et à sa bonne éducation.
C'est sur la Plantation Eyma à Basse-Pointe, dans le nord de la Martinique, qu'Aimé Césaire naquit et passa son enfance. Sa Da était d'origine indienne, comme le sont encore bon nombre d'habitants de l'endroit. Âgée, cette dame avait libre droit d'accès en Mairie de Fort-de-France même en période de crue, pour voir l'enfant devenu écrivain, puis maire, puis député - car celui dont elle avait été la nourrice ne l'avait pas reniée. Les comptines en Tamoul dont elle le berça restèrent dans sa mémoire. Il les évoquait à l'occasion.
Un jeune blanc créole de Guadeloupe Alexis
Léger, celui qui devait devenir plus tard le poète et prix Nobel Saint-John Perse, avait été aussi
initié enfant à la magie des sons sacrés de l'Inde. Ce, par les servantes de
sa mère, sur la plantation Bois Debout, à Capesterre.
Lors d’un entretien vers 1971, l'auteur d'Eloges révélait à Mme Mireille Sacotte, une de ses biographes, que
sa
nourrice de la Guadeloupe – une Indienne shivaïte – le fit agréer, à la
mort du grand prêtre de la communauté à laquelle elle appartenait,
comme l’enfant dans lequel le dieu Shiva allait se
réincarner au cours des cérémonies rituelles de l’an neuf : à l’âge de
trois ans, le soir de la fête, complètement enduit de safran, tatoué au
front du trident shivaïque, juché sur un trône porté à bras d’homme, il
fut, lors d’une grande procession nocturne, présenté aux fidèles... et
le rite se répéta trois années durant…
M. Raphaël Confiant écrit à propos du même Saint-John Perse qu'il
évoque les langues dravidiennes... et parmi elles, ce tamoul qu'il a dû entendre fredonner par cette servante « qui sentait bon le ricin... Cette trop belle servante hindoue... disciple secrète du dieu Civa » qui fredonnait donc tout à la fois, chose extraordinaire, la plus vieille langue du monde, et la plus neuve, à savoir le créole.
Né en Guadeloupe, l'autre île franco-cannière des Caraïbes, Saint-John Perse, le pendant blanc d'Aimé Césaire, avait donc lui aussi eu l'enfance plongée au sein de l'indianité et de la diversité.
M. Patrick Chamoiseau, qui opposa un temps l'auteur du Retour à celui de l'Exil, le note dans une récente Méditation:
Autour de vous, des négresses, des chabines, des mulâtresses, des servantes indiennes, des chinois.
Des façons d'Afrique, des survivances amérindiennes, des cultes étranges du dieu Shiva dessous les gestes qui vous dorlotent...
C'est toutes races et couleurs confondues que le poète et homme politique Aimé Césaire affectionnait son peuple martiniquais. Il manifestait ce sentiment tout naturellement.
Il s'asseyait pour faire causette dans l'escalier du père Noël Mardayé
surnommé Papa Noël, celui qui faisait figure de chef des koulis du “dépôt” d'Obéro°, de commandeur du service de nettoyage de Fort-de-France (cimetière,
tinettes à caca...). Cette corvée on le sait était devenue le lot, la malédiction de ces koulis, rejetés comme une caste inférieure par la population.
M. Gerry L'Etang, anthropologue spécialiste de l'engagisme et des apports indiens aux îles, a étudié l'héritage culturel des migrants Congo, Indiens et Chinois arrivés à la Martinique après l'abolition de l'esclavage. Il dépeint ainsi la situation des kouli, les endjens comme on prononce joliment en Martinique, qui ayant déserté les
plantations du nord de l'île suite à divers déboires - dixit M. R. Confiant
comme si la vérette les avait tout bonnement chassés de leurs savanes à bœufs de Macouba et de Basse-Pointe
se retrouvaient errants dépenaillés en ville:
A l'issue des retours en Inde (le dernier convoi quitta l'île en 1900), se retrouvèrent au dépôt de l'immigration sis à Fort-de-France quelques dizaines d'Indiens qui attendaient là un improbable navire de rapatriement, ou encore qui, venus embarquer, s'étaient ravisés et avaient décidé de rester à la Martinique. Loin des Habitations, ils vivaient d'expédients et constituaient un souci pour le Conseil général (qui avait en charge le dépôt) et la municipalité. Cette dernière les affecta alors au nettoiement de la ville.
Ce groupe de balayeurs indiens, renforcé d'apports successifs en provenance des plantations à mesure que s'étendait le chef-lieu, se vit attribuer l'exclusivité d'une tâche méprisée. Et le proverbe de s'enrichir d'une nouvelle acception: “tout Indien se retrouvera un jour ou l'autre balayeur de trottoir” - tout kouli ni on kout dalo pou'y fè. En fait, dans un cas comme dans l'autre, l'expression énonce une malédiction.
Cette dépréciation générale de l'Indien allait s'exacerber au travers de l'appellation créole qui le stigmatisera : kouli. L'expression, probablement d'origine tamoule (kuli), signifie originellement salaire et par extension salarié. Elle fut utilisée par les Anglais puis par les Français en Extrême-Orient (Inde, Chine, etc.) pour qualifier un ensemble varié de travailleurs non spécialisés aux revenus précaires: employés aux travaux pénibles, dockers, manœuvres, tireurs de pousse-pousse, journaliers agricoles, ouvriers, etc.
Un autre martiniquais, Evariste Zéphirin, petit-fils de Noël Mardayé, se souvient de la vie dans le dédale du dalot d'Obéro:
La tare héréditaire qui en fit des parias dans leur ancien pays, les poussait dans cette voie, comme si le karma se propageait hors de l'Inde pour les atteindre en Martinique.
Les koulis volés, peuple en marge de la vie, restaient ici comme là-bas, la dernière race après les chiens, des êtres juste bons à vivre dans les excréments, à mendier leur pain et à dormir dans les caniveaux.
L'histoire ne fut pas tendre avec eux. Leur vie ici fut sans doute pareille à celle de là-bas en Inde, peut être mieux ici.
Mais quoi qu'il en soit, ces gens restaient dans l'antichambre de la vie, spectateurs de leur existence, écartant, nettoyant les chemins, pour que personne ne bute sur un tas d'ordures encombrant son passage.
Le Marché aux Légumes restait le lieu de rencontre, de rendez-vous, l'endroit qu'ils appréciaient plus que tout, percevant, sans doute, les marchandes comme gens pareils à eux, vivant elles aussi dans un monde exsangue que la population d'ici avait mis au rebut.
Tous ces Koulis, chassés
des habitations suite à l’affaire des seize de Basse-Pointe, se
réfugièrent dans un quartier au nord du centre ville, plus précisément,
sur une langue de terre assise sur des terrains marécageux, dans l'îlet
d'Au-Béraud, inclus dans le quartier des Terres Sainville.
En Guadeloupe, la condition des nombreux Indiens de l'Habitation Bois-Debout à Capesterre est décrite par Renée Dormoy, blanche-pays, dans son Journal mis en ligne par ses descendants à la fin du XXème siècle:
C'était (surtout) le bas peuple de Calcutta et de Pondichéry qui nous était envoyé, fuyant leur misère et la famine. Ils étaient de race fine et parmi eux il y en avait beaucoup d'un joli type.
Chaque convoi était, il me semble, de 700 à 800 Indiens embarqués sur un grand navire à voiles qui mettait plusieurs mois à faire le trajet.
A leur arrivée à Pointe-à-Pitre ils étaient débarqués à Fouyol à peu de distance de la ville, dans une sorte d'immenses hangars où ils étaient parqués comme des animaux se couchant pêle mêle par terre sur des couvertures.
On en faisait des lots de 10 que l'on répartissait entre tous les “habitants“ (c'est ainsi que depuis le début de la colonisation étaient appelés les colons...).
Les propriétaires de toutes les habitations de l'île venaient choisir chacun son lot selon ses besoins et son goût. Il fallait parfois tirer au sort. Les enfants étaient donnés par dessus le marché.
Chaque Indien était payé 1.900 F à l'Inde (peut-être pour contribuer aux frais du voyage, je ne me souviens pas) et contractait un engagement de 5 ans.
Il appartenait à l' "habitant" comme un esclave mais sous la garde d'un syndic chargé de voir si de part et d'autre les engagements étaient bien tenus.
Je me souviens d'être allée une fois avec mon père à Fouyol pour choisir un lot et avoir insisté pour l'un deux qui comprenait deux fort jolis adolescents dont ma mère fit de gentils domestiques.
(...) Assis par terre, les jambes croisées, tous mangeaient avec les mains. Où auraient-ils pris, pauvres gens, des écuelles et des fourchettes pour tant de monde?
Je crois même qu'ils n'en auraient pas souhaité, étant habitués à toujours manger avec les mains, comme les nègres du reste.
Que dire aujourd'hui, de la lourdeur de
cette chanson Saint-Pierraise, antérieure à l'éruption de la Montagne Pelée? Elle témoigne d'attitudes délétères de l'époque, de relents qui auront
la vie dure:
Nonm-lan sôti lôt bô péyi’y,
I pasé dlo vini isi,
Tout moun té ka pran li pou moun,
Pandan tan-an sé vakabon (bis).
Mwen fè si mwa dan le ménaj,
Mi tout lajan nonm-lan ban mwen:
I ba mwen di fran man ba bôn mwen,
Fo mwen mété sen fran asou’y.
Mwen fè twa mwa de maladi,
Mi tout rumèd nonm-lan ban mwen,
Mi tout mèdsen nonm-lan ban mwen:
I ba mwen an nonm pou swanyé mwen.
Refrain
Woy! Vini wè kouli-a, woy!
Kouli-a, kouli-a, woy!
Ba li lè pou li pasé,
Pou li fè kout twotwè li kanmenm
Woy! Vini wè kouli-a, woy!
Kouli-a, kouli-a, wo!
Ba li lè pou li pasé,
Pou li peu chanjé de konduit.
La Négritude césairienne remettait sur son debout le plus meurtri des opprimés, pour en faire le fer
de lance du respect de l'homme - de tout homme.
Comment sonnerait-elle le clairon d'un mesquin ethno-centrisme de blablature?
Issue du soulèvement de cœur d'un être humble et compassionné, comment la Négritude si élevée cautionnerait-elle le mépris hautain d'une ethnie par une autre, puisque dans le Cahier d'un retour au pays natal écrit en 1939, elle englobe toute la souffrance de l'humanité, celle de d'
un homme juif, un cafre, un homme-hindou-de-Calcutta... de l'homme-famine, l'homme-insulte, l'homme-torture...
sachant que
Chaque peuple quelque petit qu'il soit
Tient une partie du front
Donc en définitive est comptable
D'une part même infime
De l'espérance humaine.
Telle fut la foi qui porta les Indiens des Antilles. Telle fut la volonté qui poussa le grand humaniste guadeloupéen Henri Sidambarom (1863-1952).
Élu conseiller municipal du canton de Capesterre Belle-Eau en 1897, juge de paix, président de la Ligue des Droits de l'Homme, M. Henri Sidambarom luttera toute sa vie pour l'émancipation des travailleurs antillais descendants des originaires de l'Inde.
Après un procès au gouvernement de la France entamé le 23 février... 1904, ce n'est qu'en... 1923, que M. Henri Sidambarom obtiendra enfin le droit de vote et la reconnaissance de nationalité française pour ces milliers de gens. Les Indiens avaient vécu jusque-là sur le côté, transparents mulets économiques, apatrides exclus de la vie sociale et politique aux îles, depuis l'arrivée de leurs premiers congénères, en... 1853.
Qu'en est-il de la reconnaissance méritée pour Henri Sidambarom? De la place de sa saga dans l'éducation de nos élèves? Cela tarde. Les Indo-Antillais eux-mêmes, désaccoutumés de leur histoire, ignorent généralement l'épopée de leur libérateur.
En héros de l'émancipation et du progrès guadeloupéen, Sidambarom mérite sa statue de libérateur en ville. Il a droit à son portrait de combattant contre l'oppression à l'entrée des bâtiments de gouvernance, tout comme un Ignace, une Solitude, un Delgrès, un Eboué, une Gerty Archimède, un Gandhi, un Césaire.
De même qu'il manque à notre panégyrique l'officialisation du 6 mai 1853, Jour de l'Arrivée Indienne en Martinique, et du 23 décembre 1854 en Guadeloupe. Ces dates sont à marquer sur notre calendrier et à commémorer. En Jamaïque, à Grenade, à Trinidad & Tobago, en Guyana, au Surinam, à St Vincent, au Canada, en Floride, le Jour de l'Arrivée Indienne est officiellement reconnu et commémoré.
Dans un essai intitulé Mémoire d'Au-Béro paru en 1998, M. Jean-Pierre Arsaye, chercheur universitaire martiniquais, se propose de reconstituer la vie des Indiens de ce quartier dépôt-réserve de Fort-de-France.
Mieux, il nous renseigne sur la qualité des rapports de ces déshérités avec leur maire, Aimé Césaire:
Aimé Césaire qui, paraît-il, aimait spécialement discuter avec Homère Nahou, était lui aussi chaleureusement accueilli dans le quartier et ce, même après sa démission en 1956 de la Caravelle Rouge, pour employer une expression de Georges Gratiant.
À chaque réélection du député-maire, les habitants d'Au-Béro se joignaient aux gens des Terres-Sainville, de Trénelle et autres lieux pour une retraite aux flambeaux aux premiers rangs de laquelle ils se plaçaient.
Leur assiduité à la messe dominicale était cependant irréprochable. Et ils se confessaient, communiaient, faisaient baptiser leurs enfants. L'absolution était toujours donnée à tel ou tel qui se trouvait à l'article de la mort…
Mahâtma des Noirs, Aimé Césaire était-il homme à se rallier au sentiment indigne de mépris dont les minorités firent les frais dans nos îles de la part des descendants d'esclaves libérés?
Que nenni! Bien comprise, la doctrine de la Négritude ne saurait rejeter la personne humaine per se en quiconque.
La Négritude, comme d'ailleurs la Coolitude chantée par Torabully, tend plutôt à nous élever tous au-dessus de l'indignité enfouie en l'un et en l'autre, à extirper la méchanceté - d'où qu'elle vienne. A l'instar de Gandhi, ce n'est pas l'être humain, mais son erreur qui est la cible de Césaire.
Au nom d'un afri-castisme petit, réducteur plutôt que noble, fallait-il couper en deux comme au jugement
de Salomon celui qui descend à la fois du Nègre et de l'Indien?
Dans les années 1960, Mighty Dougla, le chanteur de Calypso batazendien de Trinidad & Tobago qui eût plus aimé arborer fièrement sa double origine, chantait le dilemme de ses milliers de congénères:
If they sending Indians to India
And Africans back to Africa
Well somebody please just tell me
Where they sending poor me?
I am neither one nor the other
Six of one, half a dozen of the other
So if they sending all these people back home for true
They got to split me in two.
Sainte-Lucie, l'île-nation située juste au Sud de la Martinique, devrait célébrer en 2009 ses 150 ans de présence indienne, si les autorités y consentent. De nombreux natifs sont aussi Dougla.
L'un d'eux, Mr James Rambally, est resté marqué par les attitudes nauséabondes de ses co-insulaires majoritaires:
Growing up in St. Lucia, I was ashamed of being Indian. I did not grow up in the Indian community as others did, and I was cut off from the outside world.
I remember being terrified to go to school because insults of Coolie Calcutta were hurled at me. I was always prepared to defend myself whether it was physically or verbally. People always threw insults about my anatomy and that the fact I was Indian, I was naturally weaker than the others around me.
I thank my father because he would come to school and straighten out these people who called me names and threatened me.
In living in St. Lucia I thought Indians never did anything of value. All I saw Indians doing was agricultural and transportation jobs. It wasn't until I left St. Lucia that I saw Indian people had achieved momumentous feats. Many Indians back home had low self-esteem as the result of being Indian.
I don't mention this to stir up distress or hate, but it just shows how many Indo-St. Lucians truly feel about their heritage, whether they are Dougla or Indian.
Over generations, we had no Indo role models. We had no major studios or media outlets like the larger islands. That is why I fight so hard to change the current situation.
Au-Béro, le "dépôt d'Indiens" de Fort-de-France, était un lieu d'indiens démunis qui recevait les chabins, les noirs, même des blancs créoles en perte de tout...
Le Poète persifleur de toute la cruauté du Monde était pleinement conscient, et pas malheureux du tout que, par-delà les apparences, ses compatriotes soient tous un peu Indien, beaucoup Nègre, assez Blanc, peu ou prou Sino... Libanais. Sans omettre l'Amérindien - le désapparu, dirait M. Edouard Glissant.
Vibrante adversaire de la jugulation des peuples, la guadeloupéenne Dany-Bebel Gisler était reconnaissante qu'un Indien, M. Mario Ramassamy, lui concède 5.000 mètres carrés pour bâtir Bwa-Doubout, son centre d'éducation populaire en Créole pour enfants et adolescents. Elle connaissait aussi l'histoire de l'hindou Ramsamy qui avait fait don d'une partie de sa terre pour construire la très catholique église de la commune de Saint-François.
Quoique sur le tard, Mme Bebel-Gisler réalisa que tous les enfants guadeloupéens devaient connaître l'apport indien à leur culture pour aller de l'avant. Elle prolongea alors son livret Grand'mère, ça commence où la Route de l'esclave? paru en 1998 par son tout dernier opus: Grand'mère, pourquoi Sundari est venue en Guadeloupe?
Publié sans fanfare à titre posthume en 2005, c'est l'histoire d'une
enfant indienne qui retrace le parcours de ses ancêtres de l'Inde aux plantations de Guadeloupe.
Les deux ouvrages devraient n'en faire qu'un seul. Mieux, fomenter la mise en forme d'un manuel collectif à l'intention des enseignants, en y ajoutant la mémoire de nos Kalinago, Arawak, Blancs-pays, Syriens, Libanais, Annamites, Chinois... St Barth, Matignon, et autres Saintois ou Désiradiens blancs mais tout à fait créoles. Car toutes ces composantes du peuple antillais restent mal connues, et donc pour le moins incomprises, des enfants et des adultes.
Au temps serein de la retraite, Aimé Césaire vécut plus que jamais dans l'amour de la rencontre et du dialogue.
Sage sous son baobab virtuel, il recevait pour la palabre à l'ancienne mairie du Foyal. Il se déplaçait sur les mornes ou dans les campagnes. Il envoyait son chauffeur quérir ses interlocuteurs.
La famille Gamess dont certains des ancêtres venaient de Calcutta chérit la chance qu'elle eut de côtoyer la famille du grand Nègre.
Madame Christiane Sacarabany, que le Poète appelait sa Saca Bénie eut aussi ce bonheur. Auteure du roman L'Indien au Sang Noir, elle a publié en 2008 un livre d'art, Son Matalon, avec des illustrations de M. Luc Marlin, peintre. Confectionné à Pondichéry, cet ouvrage-bijou est une mise en valeur poétique du subtil mais profond apport indien à la culture antillaise. Ainsi, y apprenons-nous que le fameux collier chou des Doudous créoles dérive du colliers-sous aux pièces de monnaie soudées que portaient les Indiennes.
Les rencontres d'Indiens étaient sans doute pour l'enfant du Nord une manière de se rafraîchir, de se remémorer les jours de la plantation de Martinique la plus fournie en endjens qui inféodés, qui militants contre leur exploitation par le Béké.
Dans son roman Eclats d'Inde, M. Camille Moutoussamy, né sur la Plantation Eyma de Basse-Pointe comme Aimé Césaire, décrit les travaux et les jours de ces rescapés d'une civilisation millénaire et lointaine. Il retrace la lente, inévitable créolisation consentie d'un peuple qui a contribué, par son courage tranquille et sa patience infinie, à reconstruire les îles après l'abolition de l'esclavage.
Notons qu'Aimé de l'Eyma avait d'ailleurs hérité par son ascendance maternelle d'une part de sang indien.
L'attestent volontiers ses proches son coiffeur et ses photographes... mais surtout l'arbre ancestral dressé par Madame Enry Lony, généalogiste de profession exerçant au Centre d'affaires Agora.
Sensible à cette référence, la municipalité de Basse-Pointe devait faire cadeau à l'illustre enfant chapé-kouli du Nord d'un exemplaire de son arbre généalogique, lors d'une cérémonie solennelle “de retour” en 2005.
En 2003, au cœur des cérémonies du cent-cinquantenaire de l'arrivée des travailleurs indiens aux Antilles Françaises, M. Aimé Césaire, devenu maire honoraire, rehaussa de sa présence au bout du boulevard De Gaulle l'inauguration du buste du Mahatma Gandhi qui avait été offert à la ville de Fort-de-France par la République Indienne.
Aux côtés de son dauphin M. Serge Letchimy - lui même chapé-kouli au
patronyme indien bien frappé - réminiscence de la déesse de l'abondance de nos ancêtres - le Maître avait improvisé un fort bel éloge,
qui n'a hélas pas été préservé, de l'apport incontestable des travailleurs endjens à tous les secteurs du pays Martinique.
A l'occasion du tournage de son film sur la migration indienne aux îles des Caraïbes, l'écrivain-cinéaste Sri Suresh Kumar Pillai, originaire du Sud de l'Inde, chercheur spécialisé dans l'engagisme et la diaspora indienne, eut le privilège de s'entretenir avec le Chantre de la
Négritude dans sa mairie:
I met Aimé Cesaire when I was filming 'Song of the Malabaraise', the title obviously borrowed from Baudelaire's poem 'A une Malabaraise'.
The one hour film was an attempt to understand the prevailing Hindu culture in Guadeloupe and Martinique.
The film extensively interviewed many personalities from the two islands.
The reasons why I chose to interview Césaire was to understand the French assimilation policy and the living conditions of Indians during the indentured days. My questions were mainly focused on how Hindu culture survived, despite extreme oddities and restrictions existing in the French society.
Cesaire illuminated me with extensive opinions and observations, on how Indians and Hindu culture were looked down upon by both French planter class and freed Africans.
He said the strategies that the Hindus adopted to retain their ethnic, religious and cultural beliefs and practices helped to build a bridge between Indians and Blacks.
He was apologetic to the lack of sympathy for Indian
sufferings, particularly in the works of black Creole writers, which he
hoped will change soon.
I feel so sad to hear this departure of a great soul. I remember the fondness and warmth that he extended to me when I met him. He immediately picked up his pen to write his name in Tamil when I offered him help.
A wonderful human being with great compassion to all, particularly towards Indians...
Poète d'une autre île à cannes, l'indo-mauricien Khal Torabully confirme la grandeur d'âme du Poète:
J’ai rencontré Aimé en 1996, à la mairie de Fort-de-France. Son accueil et son humanité poétique ont laissé en moi une trace indélébile.
Il a lu en toute complicité mon texte “Cale d’étoiles, Coolitude”, bousculant ses activités d’élu, et nous avons partagé là un extraordinaire moment de poésie et de profonde humanité...
Cet immense poète m’a donné l’embrassade authentique du poète fraternel.
Sans discours, sans coterie. Avec la dignité qui sied au grand, très grand Monsieur qu’il fut, et demeure.
Affectueux goûteur des langues, le Chantre s'était même procuré des livres pour
s'initier au Tamoul. Langue dravidienne classique et littéraire,
qu'il trouva ô combien complexe!
Pratiquement inchangé depuis 25 siècles, le Tamoul est en effet une des plus anciennes langues vivantes au monde. Il compte 5 voyelles brèves, 5 longues, 2 diphtongues, et 18 consonnes dont 6 fortes, 6 douces et 6 intermédiaires, soit 246 graphies à connaître!
Venu du Tamil Nadou et de Pondichéry, classé langue officielle en Malaisie et à Sri Lanka, le Tamoul est parlé aux Fidji, à Singapour, en Indonésie, en Birmanie, en Afrique du Sud, à l'île Maurice, la Réunion, en Europe, en Amérique du Nord, par quelque 74 millions de locuteurs en Inde et dans les pays de la migration.
De nombreux antillais qui parlaient couramment, ou avaient même un savoir littéraire des langues de l'Inde, les ont emporté dans la tombe, n'ayant pu les transmettre à cause de la déculturation accélérée. D'autres, comme MM. Fred Négrit et Alexandre Nankou du Conseil Guadeloupéen pour la Promotion des Langues Indiennes, le font courageusement renaître en Guadeloupe dans le cadre associatif et éducatif.
Le 26 juin 2003, me faisant l'insigne
honneur de me léguer le dictionnaire Tamoul-Anglais de sa bibliothèque,
Monsieur Aimé Césaire l'avait d'ailleurs ainsi dédicacé :
... Je pense qu'il faudrait enseigner le Tamoul aux Antillais, bien entendu entre autres langues.
Généreuse, incontestable évidence!
Des décennies durant, ledit Tamoul fut en effet parlé, lu, psalmodié, écrit en
Guadeloupe et Martinique par des
dizaines de milliers d'habitants originaires de l'Inde du Sud, dont certains parlaient une autre langue de l'Inde du Sud, le
Telougou.
Arrivés par Calcutta, les migrants venus des états très pauvres de l'Uttar Pradesh ou du Bihar au nord de l'Inde nous avaient aussi amené le Bhodjpuri, l'Hindoustani, l'Ourdou.
Or, ce riche pan de notre patrimoine linguistique n'a pu que dépérir, dépecé par la moquerie des descendants d'esclaves acculturés et le parti pris missionnaire et scolaire de la société coloniale.
Du temps nanni-nannan°° il nous restera un tré de mots de Tamoul ou de Hindi devenus créoles, dont voici quelques-uns, en vrac:
avelka, bilimbi, cari, cajou, chidè, kolbou (devenu colombo par inattention), koudjou, loti, mandja, mango, masalè, matalon, mounikilè, pangal, pannyalon, ponch, pawoka, pikenga, pitt, sanblanni, talon, tapou, loti, vadè, vèpèlè...
ou français, emprunts lexicaux intégrés du temps de la colonisation anglaise:
ananas, avatar, banian, beedi, bétel, bouddha, bungalow, catamaran, châle, coprah, ganja, gourou, jungle, karma, madras, mantra, nîm, nirvana, paria, pyjama, sucre, tapioca, vétiver, véranda, yoga, zen °°°...
Le mathématicien et astronome indien Brahmagupta est, dit-on, le premier à définir le zéro dans son ouvrage Brâhma Siddhânta.
Et cette krèy de noms d'ancêtres, toujours courants en Inde, souvent francisés: Chakrapani transformé en Sacarabany, Chidambaram en Sidambarom, Ganesh devenu Gamess, Ramin chaviré en Nimar, Venkatesan passé Yengadessin, etc.
A Baie-Mahault en Guadeloupe, l'ancienne propriété agricole de l'ancêtre commun des Sahaï de Guadeloupe, feu Débidine Sahaï, arrivé de l'Inde dans la deuxième moitié du 19è siècle et décédé en 1920, est devenue très officiellement Fond Sarrail. Or, Sarrail est le nom d'un général français, chef de l'armée d'Orient pendant la Première Guerre Mondiale, qui a son avenue dans le 16è arrondissement de Paris. Qu'avons-nous besoin d'honorer cet homme? Tchip!
Les noms de famille indiens, souvent à connotation hindoue ou musulmane (ceux qui s'achèvent par -khan, ou -bakas, par exemple), sont aujourd'hui portés comme par magie par un arc-en-ciel d'Antillais de tous types, mélangés donc, malgré leur apparence et leur ignorance du fait. C'est le cas même à Marie-Galante, où de nombreux engagés indiens furent envoyés pour travailler dans les plantations, une quarantaine d'hommes dès l'arrivée du navire L'Aurélie en décembre 1854.
Mais quid des prénoms indiens?
Ils furent exclus dès l'arrivée! Bannis sans appel par l'état-civil colonial allié du christianisme pierre-paulisant. Au grand dam de milliers de pères et mères subitement sevrés du vivier sonore et rituélique de leur patronymie ancestrale.
L'apport religieux indien considéré, à l'instar de celui d'Afrique, comme indésirable dans les colonies à sucre, céda aux efforts d'éradication de l'hindouïsme et à la conversion organisée au catholicisme. MM. Sulliman Issop et Alexis Miranville nous font ce récit de la situation à la Réunion où, comme aux Antilles, les engagés durent se soumettre à la religion officielle, et de ce qu'il leur en coûta
Après l’abolition de l’esclavage, la famille de Villèle poursuit avec la même vigueur la christianisation de la main d’œuvre engagée. Alors que celle-ci est composée à 80 % d’Indiens qui sont venus avec leur religion et tiennent à la conserver, leurs cérémonies sont strictement interdites sur le domaine. La consultation des anciens registres de la paroisse montre que ces Indiens, enfants et adultes, reçoivent les sacrements de baptême et de mariage. (...)
En plus de l’encadrement professionnel des nouveaux engagés, ils ont un œil sur leurs pratiques religieuses. Tous les nouveau-nés des familles indiennes se voient attribuer des prénoms français, certains très évocateurs de leur nouvelle religion, tels que Marie Joseph, Marie Marthe ou Vincent de Paul. On relève même le cas d’un jeune homme qui s’est marié à une descendante d’esclave du camp en conservant son prénom tamoul, lequel est remplacé par “François” dans l’acte de baptême de son enfant. (...)
L’engagisme force les engagés, indiens, à
détacher leur religion de son cadre géographique naturel pour
l’inscrire sur une terre nouvelle et aussi à rythmer leur vie d’après
le calendrier grégorien. Par ailleurs, les maîtres du domaine
s’efforcent de faire disparaître la religion des engagés au profit du
catholicisme qui est d’ailleurs la seule voie d’intégration et
d’ascension sociales.
À toutes ces contraintes et pressions, certains engagés indiens,
profondément attachés à leur religion, opposent une résistance, souvent
passive et qui prend des formes diverses. La plupart d’entre eux ont
continué à la pratiquer discrètement dans leurs petites chapelles
familiales ou en se rendant dans les temples des villages voisins.
D’autres semblent avoir trouvé dans les fêtes catholiques des occasions pour célébrer leurs rites, pour dissimuler aux yeux des maîtres leurs cérémonies religieuses spécifiques, pour s’adresser, par delà les images et les statues des saints, à leurs propres divinités. Ainsi, Marliémen, symbole de la tendresse maternelle et déesse de la santé, a pu être assimilée à la Vierge Marie des catholiques, fêtée comme elle au mois de mai...
Certes, au cours des dernières décennies, en souvenance d'ancêtres dont la trace s'est perdue, nombre d'Antillais ont souhaité redonner à leurs enfants des prénoms d'origine indienne. Las, faute de références, ils se sont le plus souvent fourvoyés, en décernant à leur progéniture surtout des prénoms arabes captés dans l'orientalisme médiatique français: Djamila, Raïssa, Yasmina...
Le phénomène Bollywood aidant, des prénoms indiens fleurissent timidement, quoique fortement concurrencés par ceux de sportifs noirs ou de personnages de séries télévisées américaines.
A côté de la masse de données dont les média, la FM, les bouquets à soupe cathodiques, la publicité, la mode, les productions audio-visuelles théâtrales, musicales, scéniques et jusqu'aux livres scolaires, thèmes d'étude, sujets d'examens... d'orientation euro-américaine et afro-caribéenne qui l'arrosent, l'antillo-indien a le plus grand mal à trouver quelque trace de sa part indienne - dans un environnement où sa personne est partout présente.
A longueur d'année, les manifestations culturelles et mémorielles antillaises persistent à s'afficher afro-caribéennes. L'ostentatoire tentation de monopolisation de la souffrance cannière relègue d'un kan de main au rang de l'anecdote la geste indienne. Elle qui pourtant sauva la canne de l'abandon, qui raviva la coiffe et le costume créole de ses cotons Madras et soieries chamarrées, enrichit notre cuisine et prit soin de notre santé par nombreux légumes, fruits, herbes et plantes du jardin créole, des recettes, notre plat national, et donna l'exemple d'un modèle de sagesse productive devant la difficulté sociale.
Certes, l'Indien d'aujourd'hui a sa part de responsabilité dans la persistance de l'effacement de sa culture et la non-réclamation. Il doit dépasser l'intimidation, la peur de trop en faire pour ne pas être accusé de velléité de corporatisme... la peur qu'on le rabroue encore vers ses campagnes du fond de Capesterre ou de Basse-Pointe...
C'est à lui de savoir ce qu'il veut faire de ce qu'on a fait de lui.
Faut-il y voir un progrès, une lénifiante récupération, ou une paternalisation en cascade? Lors d'une journée commémorative de l'Abolition de l'Esclavage le 27 mai 2008, les descendants d'Africains, d'Indiens et de sang-mêlés ont posé ensemble la pierre d'angle du Mémorial Acte de Darbousier - usine où travaillèrent des grappes d'Indiens - marqué un arrêt et échangé des copies de contrats d'engagés Indiens et Congo devant le monument de l'Arrivée Indienne à la Darse de Pointe-à-Pitre.
Nonobstant l'effacement de soi forcé par la colonisation, intégré chez l'Africain, puis subi en double cascade chez l'Indien, une culture originale était appelée à naître de la dissolution des langues d'Asie et d'Afrique, de ces fragments de mémoire épique.
Sir Derek, poète nobélisé de l'île de Sainte-Lucie, située juste au sud de la Martinique, louait l'élan créatif, la résilience exaltée de nos peuples brassés par l'esclavage et l'engagisme.
Dans son discours de réception du Prix Nobel de Littérature à Stockholm en 1992 il déclarait entres autres ceci:
Deprived of their original language, the captured and indentured tribes create their own, accreting and secreting fragments of an old, an epic vocabulary, from Asia and from Africa, but to an ancestral, an ecstatic rhythm in the blood that cannot be subdued by slavery or indenture, while nouns are renamed and the given names of places accepted like Felicity village or Choiseul...
The original language dissolves from the exhaustion of distance like fog trying to cross an ocean, but this process of renaming, of finding new metaphors, is the same process that the poet faces every morning...
This gathering of broken pieces is the care and pain of the Antilles, and if the pieces are disparate, ill-fitting, they contain more pain than their original sculpture, those icons and sacred vessels taken for granted in their ancestral places.
Antillean art is this restoration of our shattered histories, our shards of vocabulary, our archipelago becoming a synonym for pieces broken off from the original continent.
Depuis l'Océan Indien, Madame Danielle Palmyre à l'Île Maurice de lui faire écho:
Dans le monde créole, il y a également des ancêtres venus de l’Inde; pour certains, des ancêtres chinois; sans parler de nos ancêtres colons européens.
En même temps, dans la complexité actuelle, il y a des traces ancestrales qu’il faut assumer totalement.
C’est un peu une identité composite qu’il n’est pas facile de cerner et dont il faut respecter la complexité. L’être humain est créatif de culture.
À partir de tous ces morceaux d’épaves qu’il a recueillis, il a construit quelque chose de neuf.
On sait le si peu, et le grand flou des repères d'indianité qui survécurent en Martinique et Guadeloupe. Cela grâce à la farouche détermination de quelques-uns, en dépit de la diabolisation, des quolibets, tòbòk, kabèch, crachats, cheveux tirés, cartables voltigés...
Et de ces pénibles soutra sentant, vantant le faux, mais à jamais gravés dans la conscience martiniquaise:
kouli manjé chien, li ni an kout twotwa pou fè...
et guadeloupéenne:
kouli malaba rat a poundè ka manjé rat san sel...
Mon camarade marie-galantais du Lycée Carnot, Max Rippon - aujourd'hui consacré poète afro-créole - qui s'y livra aussi, et son ami de récréation saint-franciscain Lup du Premier Matin, ont dû m'entendre leur dire des décennies plus tard, que ce qu'ils prennent encore pour “nos petits jeux“ en s'excusant d'innocence enfantine -
sété ti jé annou...
appartenait en fait au mal.
Car, or, or! C'est pour épargner ces moqueries et ces sévices à leur progéniture que des Indiens meurtris des générations qui nous précédèrent ne virent d'autre salut que la fuite en avant - faire des enfants fondus à la chapé-kouli, chapé-chapé-kouli.
Et c'est aussi pourquoi nombre de nos Indiennes n'eurent pour mirage rédempteur que l'illusion de devenir copie de blanches, ou épouse de blanc.
Nulle personne informée ne niera l'impact
éminemment positif à tous niveaux de l'intégration des travailleurs indiens et de leurs
descendants sous nos latitudes. Il suffit de suivre le journal télévisé pour se rendre compte que, quoi que minoritaires, ils sont sur tous les fronts et à la pointe de tous les combats, pour l'amélioration de la condition de tous.
Or, la réticence à les admettre dans le monde créole a été plus que coriace.
D'aucuns se laissent encore aller encore de nos jours à émettre des bévues du type “ils sont à part“. Ou à se laisser dire que c’est par esprit de séparatisme que, par exemple, un cimetière “des Indiens“ existe à Saint-François en Guadeloupe.
Pour qui veut regarder la réalité en face, en voici la véritable raison, indiquée par M. Ernest Pépin dans son bien connu Coulée d'Or (1995):
Dans les temps anciens, mais pas trop lointains, les Nègres se plaignirent des coutumes que pratiquaient les Indiens à l’égard de leurs morts. Ils leur offraient des repas le jour de la Toussaint et cela dérangeait les Nègres déjà peu enclins à aimer les Indiens. Pour eux, ce n’était ni plus ni moins qu’une profanation du cimetière.
Une fois encore, des conflits opposant les uns et les autres allaient déchirer la commune. Peut-être même que le sang allait couler, car on ne joue pas avec le respect dû aux morts.
Un grand propriétaire indien offrit un terrain à ses frères de race pour leur permettre de pratiquer en toute quiétude leurs rites. Et depuis lors, il y avait le cimetière des Indiens et le cimetière des autres.
Ceux-là même qui supportaient ensemble les tribulations de la vie prenaient des chemins différents après leur mort !
Doctorant en culture
et civilisation indienne à Paris, M. Francis G. Ponaman notait ce qui suit à l'occasion des
célébrations du cent-cinquentenaire de l'arrivée des premiers Indiens aux Antilles Françaises en 2003-2004:
La volonté d'éradiquer tout un pan de notre réel créole nous a conduit à de tragiques malentendus et à des souffrances inutiles.
Mais au temps du mépris, les travailleurs tamouls, héritiers de l'antique sagesse du monde indien, adopteront la voie du silence et de la non-violence.
Sur leur terre d'accueil, ils scelleront dans leur cœur cette pensée que chantaient déjà leurs ancêtres il y a 2000 ans :
Ma maison est partout dans le monde,
Et tout homme est mon frère.
Aussi est-ce dans cet esprit de fraternité que nous avons célébré avec faste 150 ans de métissage avec l'Inde jusqu'ici non avoué et non-avouable.
En nous ouvrant les portes de la fascinante civilisation indienne, la commémoration nous a révélé une image séduisante et mystique de nous-même. Car l'Inde a participé à la genèse de notre société créole alors que nous étions si peu disposés à son égard.
N'avons-nous pas, par cet oubli, amputé notre société de la dimension spirituelle nécessaire à son épanouissement ?
Cette reconnaissance de l'indianité nous rappelle que la sagesse hindoue vise avant tout la réalisation, la transcendance de l'être, et que c'est dans la culture que l'homme manifeste sa souveraineté.
Le 150ème anniversaire de l'arrivée des indiens a été aussi davantage pour nous une découverte historique, symbolique, unitaire, et emblématique.
Le choix de ces dizaines de milliers de travailleurs Indiens restés aux îles a été de servir la
terre d'adoption, d'en nourrir les enfants, de marcher bwaré et co-bâtir créole dans la société antillaise.
Leur apport culturel, moral, éducatif et économique dans la Caraïbe contribue chaque jour au bien commun.
Mais la vastitude d'oubli de son héritage, de frêlisant non-racinement, d'indifférence jusqu'au rejet, de sa propre histoire non enseignée, pèse sur l'indo-antillais d'aujourd'hui.
Force est de rester pantois quand on compare le piètre contenu de sa mémoire flanchie à celle de ses frères et sœurs de sang de l'île Maurice ou de la Réunion. Ces derniers étaient en effet déposés par les mêmes bateaux, avant le largage du reste, éparpillé encore dans des plantations de la Caraïbe qu'ils ne pouvaient quitter.
Dès lors, pour paraphraser l'alter ego d'Aimé Césaire, le Dr Pierre Aliker pour qui
les meilleurs spécialistes de la question martiniquaise sont les Martiniquais eux-mêmes,
l'Indien des Antilles pourrait-il la tête haute être le spécialiste de lui-même? Peut-on sans pincement lire Chamoiseau s'adressant à Saint-John Perse, et constater que l'Indien, plus fréquent aux îles que l'européen, n'a personne pour l'épeler?
Cette sensation d'exil, ce trouble, ce dénigrement de la terre nouvelle, ce rêve du pays perdu... sont les affres que l'on éprouve dans la forge du Divers. Ils sont partagés par tous, quelle que soit leur condition dans le terrible brassage des créolisations. Amérindiens, nègres ou Békés, immigrants hindous, syro-libanais ou chinois, chacun se doit d'affronter cela...
Césaire lui, va épeler l'Afrique. Vous, Saint-John Perse, vous nommerez l'Occident. Et vous serez tous les deux, soucieux de cet Universel qui, à si bon compte, liquéfie d'habitude nos tourments.
L'Indien doit-il, de son fait aussi sans doute, se contenter de son oubli tant bien que mal cuvé? Ne voir dans son aliénation de déraciné qu'un mal pour un bien, le prix d'une idéale adaptation vidée de nostalgie à la terre promise? Se satisfaire, alors qu'il entend de plus en plus parler de l'Inde moderne, de donner sens à son être par le dépassement surnaturel, le don de soi candide, l'abnégation de philosophe, l'ironie vis à vis des forces qui manipulèrent son destin?
C'est semblerait-il la conclusion positiviste d'observateurs comme Mme Rolande Honorien-Rostal, auteur d'une thèse sur l'apport indien au Conte et à l'imaginaire créoles:
... en cet homme se conjuguent, consciemment et harmonieusement, des forces centrifuges et des forces centripètes qui font de lui un Guadeloupéen originaire de l'Inde, selon sa propre définition, c'est-à-dire un homme ayant su dépasser, à son niveau, les conflits identitaires...
L'apparent effacement de son passé confère à l'Indien son humanisme même, qui fait qu'il se reconnaît dans le discours de l'Autre, comme l'Autre se reconnaît dans son discours.
Enquêtant sur l'histoire d'Au-Béro, le dépôt indo-foyalais que le cyclone Dorothy emporta définitivement en 1970, M. Jean-Pierre Arsaye a buté sur la carence mémorielle:
Mais ce fut en vain que je cherchai dans les archives...
Notre histoire antillaise souffre d'oblitération.
Et donc n'oublions pas la noble Da tamoule du Nègre Fondamental.
Qui sait son nom?
Qui aurait sa photo?
Jean S Sahaï Viranin
NOTA : Vos commentaires sont les bienvenus
ci-dessous, après la colonne PISTES SUR LE NET.
NOTES
°Obéro, Au-Béro, Au-Béraud... selon les sources.
°°Dèpi nanni-nannan, en créole = depuis la nuit des temps/depuis belle lurette - depuis le temps des grands-mères et des grands-pères : nāni: et nāna: en Hindi.
°°°Le mot zen est la romanisation du mot japonais 禅, traduction du mandarin 禪 chán, du sanscrit dhyaan = recueillement parfait, méditation.
L'auteur adresse ses remerciements pour leurs lumières à Mme Liliane Mangatal (généalogie), MM. Tony Mardaye (Obéro), Fred Négrit (Hindi), à tous ceux qui ont considéré l'écriture de cet article comme nécessaire, et à tous ceux dont les contributions ont été mises à profit.
.........................................................
PISTES SUR LE NET
M. Aimé Césaire
Cahier d'un retrour au pays natal
Présence Africaine
http://tinyurl.com/6452hz
M. Gerry L'Etang
L'héritage Congo, Indien et Chinois à la Martinique
http://tinyurl.com/6eq84m
Etude de la chanson
Vini wè kouli-a
http://tinyurl.com/4sd6ys
Mme Mireille Sacotte
Saint-John Perse, 1991
pp. 34-35
cité par Mme Juliette Racol
http://tinyurl.com/6zqf96
M. Jean-Pierre Arsaye
Mémoire d'Au-Béro, Ibis Rouge
http://tinyurl.com/2bum93
Mme Christiane Sacarabany
L'Indien au Sang Noir, L'Harmattan
http://tinyurl.com/5w3g2m
Mémoire des Ancêtres : Son Matalon
http://tinyurl.com/6kvt3f
Mme Liliane Mangatal
Kann'la ka pran fè
La vi anlè labitasion
Macouba au moment de l'immigration
http://tinyurl.com/5xpwjv
Mr. Evariste Zéphyrin
O-Béro: Crasse de Vie dans le dédale du dalot
http://tinyurl.com/hkd8w
Mr. Tony Mardaye
Service des morts ou le Shamblanni
http://tinyurl.com/6jk4m9
M. Camille Moutoussamy
Eclats d'Inde, L'Harmattan
http://tinyurl.com/3kmtjj
M. Yves et Mme Roselyne Gamess
De l'Inde à la Martinique, le Droit d'Exister, 2003, 2007
Mme Antoinette Gamess
Ganesh, un homme indien de Calcutta, 2007, Lafontaine
http://tinyurl.com/6kb7cg
M. Raphaël Confiant
La Panse du Chacal, Mercure de France
http://tinyurl.com/64tes3
Aimé Césaire, ou la traversée paradoxale du siècle, Ecriture
http://tinyurl.com/6dkrom
Perceptions des Indiens de Martinique
http://tinyurl.com/6oj45e
Mme Monique Desroches
Ethno-musicologue
Indo-créolité et Sens de la Mémoire
CD audio Musiques de l’Inde en pays créoles
http://tinyurl.com/6pba6e
M. Jean Benoist
Paris, Comité des travaux historiques et scientifiques, 1998
Hindouismes créoles - Mascareignes, Antilles
http://tinyurl.com/5wogrx
M. Henri Sidambarom, sa lutte
pour l'intégration des Indiens
http://tinyurl.com/4ka2aq
Blog pour la mémoire
http://tinyurl.com/5gl2k8
M. Ernest Pépin
Pourquoi un cimetière indien?
Coulée d’Or, Gallimard, 1995.
http://tinyurl.com/6jhant
L'affaire des Seize de Basse-Pointe
http://tinyurl.com/4pksxr
Le film de Camille Mauduech
http://tinyurl.com/4vjzfh
M. Gilbert Francis Ponaman
Soleil Indien
http://tinyurl.com/43j8v7
Harold Sonny Ladoo
Nulle douleur comme ce corps,
Ed. Les Allusifs.
http://tinyurl.com/3s7wms
Guadeloupe, 27 mai 2008
Marche Unitaire Abolition de l'Esclavage
Photos de M. Danik Zandwonis
http://tinyurl.com/5gzroa
A propos de Fond Sarrail
Qui était le Général Sarrail?
http://tinyurl.com/5v36jk
M. Ernest Moutoussamy
Aurore, L’Harmattan 1987
La Guadeloupe et son indianité,
Ed. Caribéennes1987
http://tinyurl.com/6hmxp2
Cérémonie à St François
Allumer la Lampe
http://tinyurl.com/3vkkvr
S.E. Dilip Lahiri
Ambassadeur de l'Inde en France
Visite en Guadeloupe
http://tinyurl.com/22qbo7
Arrivée Indienne en Guadeloupe
23 janvier 2005
Inauguration du monument
http://tinyurl.com/prkr5
M. Khal Torabully
http://tinyurl.com/6y6a4l
Poème pour l'Aimé
http://tinyurl.com/5dku66
Film avec M. Gérard César
Les Indiens de Guadeloupe
http://tinyurl.com/68gypg
M. Jean S Sahaï
On ne fait rien de bon tout seul
http://tinyurl.com/358ojv
Inde ô l'heure décalée
http://tinyurl.com/2el7uu
Femme indienne de l'ombre
http://tinyurl.com/6nvjbe
Réponse au texte de M. Max Rippon
Nou paka sanm mé nou ansanm
17 novembre 2006
http://tinyurl.com/5fawoe
Mme Ghislaine Nanga
La route des épices
Colloque littéraire et culturel
16-18 Octobre 2003
http://tinyurl.com/ynjgjq
M. Wlaj Wladislas
Pè Nég, un Indien de Guadeloupe
http://tinyurl.com/6ephmg
Charles Baudelaire
Poème : A une malabaraise
http://tinyurl.com/6rpf83
M. Patrick Chamaoiseau
Méditations à Saint-John Perse
http://tinyurl.com/49pyqf
Mme Rolande Honorien-Rostal
Apport de l'Indien au conte et à l'imaginaire créoles
http://tinyurl.com/5hoxo2
Dr Pierre Aliker
Eloge funèbre d'Aimé Césaire
20 avril 2008
http://tinyurl.com/6cf3h3
Nîm/vèpèlè : l'arbre-remède Afrique du Sud : des Indiens esclaves Mr. Xavier S. Thaniyayagam
http://tinyurl.com/42t8va
http://tinyurl.com/6jbboh
Indian Slaves in South Africa
http://tinyurl.com/56j5r6
Tamil Migrations to
Guadeloupe and Martinique
http://tinyurl.com/3wr2oo
MM. Jocelyn Nagapin & Max Sulty,
La Migration de l’hindouisme vers les Antilles,
au XIXe siècle, après l’abolition de l’esclavage
chez les auteurs,1989
http://tinyurl.com/3hkezx
LAMECA, La Mediathèque Caraïbe
L'INDE ET LA CARAÏBE : Bibliographie
http://tinyurl.com/6rltot
Mme Dany Bebel-Gisler
Grand'mère, ça commence où la Route de l'esclave? Jasor 1998
Grand-mère, pourquoi Sundari est venue en Guadeloupe? Jasor 2005
http://tinyurl.com/5cdcyt
Dany Bebel-Gisler vue par E. Shitalou
http://tinyurl.com/5d7now
Mr. James Rambally
The Dougla Citizen of the Lesser Caribbean Islands
http://tinyurl.com/kf56a




Les commentaires récents