Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la «
bénédiction du travail », je vois la même arrière pensée que dans les
louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous :à savoir la
peur de tout ce qui est individuel.
Au fond, ce qu'on sent aujourd'hui, à la vue du travail – on vise toujours sous
ce nom le dur labeur du matin au soir -, qu'un tel travail constitue la
meilleure des polices, qu'il tient chacun en bride et s'entend à
entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût
de l'indépendance.
Car il consume une extraordinaire quantité de force
nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l'amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières.
Ainsi une société où l'on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l'on adore aujourd'hui la sécurité comme la divinité suprême. – Et puis
! épouvante ! Le « travailleur », justement, est devenu dangereux ! Le
monde fourmille d' « individus dangereux » ! Et derrière eux, le danger
des dangers – l'individuum ! ( .. )
Etes-vous complices de la folie actuelle des nations qui ne pensent qu'à produire le plus possible et à s'enrichir le plus possible ? Votre tâche serait de leur présenter l'addition négative : quelles énormes sommes de valeur intérieure
sont gaspillées pour une fin aussi extérieure !
Mais qu'est devenue
votre valeur intérieure si vous ne savez plus ce que c'est que respirer
librement ?
Si vous n'avez même pas un minimum de maîtrise de vous-même ?"
Nietzsche, Aurora, Livre III, § 173 et § 206, trad. J. Hervier, Gallimard, 1970.
Merci à Yves Leclair. Photo : Anba pyé lajan-la. ©J.S. Sahaï, 2008. Clickagrandable.
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