Harold Sonny Ladoo : Nulle douleur comme ce corps, Editions Les Allusifs.
Grandiose et triste à la fois, cet ouvrage d'un auteur caribéen mort trop tôt, comme un chien. Nous sommes au début du 20ème siècle, dans une des îles à sucre anglophones de la Caraïbe ou des enfants indiens, descendants des pauvres hères dits coolies qui remplacèrent les esclaves, s'étripent et se font étriper par leur père inconsistant, dans une saga faite de souffrance et de colère omniprésentes, en se confrontant avec une rage de survivre en s'accrochant...
C'est le partage de cette noirceur de vie du début du vingtième siècle sous ce soleil féroce des Antilles; d'une existence misérable, rythmée par l'eau de la pluie, la rizière, les cris, les larmes; de l'énervement et de l'agacement de ces petites gens écrasées par le malheur, qui cultivent le riz nourricier mais souffrent l'alcoolisme intempestif d'un père bagarreur et mari incompétent, de la violence des éléments, de l'étroitesse du groupe humain aussi.
Harold Sonny Ladoo n'y va pas de main molle. Il l'a connue, la douleur explosive, mal contenue du corps humain, du corps sociétal, et celle évidemment qu'il porta dans son corps écœuré d'auteur. L'univers est en guerre contre l'homme, les éléments sont sans pitié. Vent, pluie, rizière en crue, désespérance intérieure aboyante, tout concourt à générer entre les personnages une archaïque douleur de vivre et une infantile phobie de l'écrasement - les bêtes, diables, dieux et bon dieu, esprits maléfiques étant aussi omniprésents dans ce vacarme.
Nulle douleur comme ce corps sera pour beaucoup la révélation d'un aspect brûlant et trop méconnu : la cruelle existence, la folle épopée des descendants d'engagés indiens dans les plantations des Caraïbes... Entre autres raisons de cette carence en témoignages sur la vie indienne dans la littérature caribéenne, citons en deux - l'omniprésence de la plainte inexpurgée de l'esclave noir au prétoire de l'histoire, et la timidité de l'indien caribéen quant à extravertir sa propre souffrance, lui réputé surtout contemplatif et productif face au malheur et à l'outrage, et réservé par décence envers ceux qui ont souffert comme lui, avant lui.
Une vie comme celle brève et intense d'Harold Sonny Ladoo lui-même, dont le nom indien, laddhu, ironie du sort, désigne une boulette de sucrerie indienne très prisée. Né à Trinidad en 1945, il émigre comme tant de milliers d'autres avant et après lui, fuyant une vie médiocre sans grand lendemain, pour commencer une autre existence au Canada. Là, sa vie d'écrivain se doublera de celle d'un père qui doit travailler la nuit pour faire vivre sa famille. Mais tenté par on ne sait quel démon du retour, Harold Sonny Ladoo repart pour Trinidad où il se fait assassiner et jeter dans un caniveau en 1973.
Harold Sonny Ladoo nous laisse ainsi aux prises avec les inconnues intimes de sa motivation de romancier. La part du témoignage et de l'autobiographie, de l'interrogation sur le parcours sauvagement raccourci du percutant artiste peintre en lettres pèse sans nul doute dans Nulle douleur comme ce corps. La vie de ces êtres harassés, abandonnés des Dieux... la carrière de romancier inachevée, brisée par le malheur... le parallèle reste à explorer.
Par la simplicité sans cadeau d'un style sans complaisance ni pardon, Harold Sonny Ladoo pousse à fond la stupéfiante totalité de son regard dans l'abrupt abîme de cette épreuve de vivre, qui transparaît aussi dans celle de la traduction.
Nécessaire et courageuse entreprise pour commencer à combler l'ignorance du public francophone, surtout antillais, encore bien démuni sur un aspect incontournable de son histoire : la souffrance indienne dans les Caraïbes...
Jean S. Sahaï, Guadeloupe.
Nulle douleur comme ce corps • Harold Sonny Ladoo • Traduit de l'anglais par Marie Flouriot et Stanley Péan • Éd. Les Allusifs, Montréal • 2006 • ISBN 2-922868-38-9 • 13.00 €.
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